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« La nouvelle peur des autres » : agir face à l’anxiété sociale en entreprise, un défi pour les DRH

le 11 avril 2023
agir face à l'anxiété sociale, en entreprise
Patrick Légeron

Psychiatre et fondateur du cabinet Stimulus

Dans un monde du travail en pleine évolution, l’anxiété sociale s’accentue dans les entreprises. Un phénomène source de souffrance et qui handicape la carrière des salariés qui en sont atteints, mais que les DRH et les managers ignorent encore trop souvent. Patrick Légeron, psychiatre et fondateur du cabinet Stimulus, vient de co-écrire avec ses confrères Christophe André et Antoine Pelissolo, “La nouvelle peur des autres”. Ce livre aborde, entre autres, la façon dont le télétravail et la digitalisation des échanges ont impacté et renforcé les phobies sociales, la crainte du jugement et la gêne dans les échanges humains. Interview.

Pourquoi avoir co-écrit un livre sur la « nouvelle peur » des autres ? En quoi est-ce un phénomène nouveau au travail ?

Il y a plus de 30 ans, en 1995, j’ai co-écrit un ouvrage avec Christophe André sur l’anxiété, la timidité et la phobie sociale. L’idée nous est venue d’en faire une nouvelle version (1), mise à jour, en fonction des évolutions sociétales, en particulier dans le monde du travail. Les relations humaines ont été complètement bouleversées avec l’apparition des réseaux sociaux, du travail à distance et des réunions en visioconférence.

Ces changements ont impacté une pathologie, un trouble psychologique, qui est l’anxiété sociale. Il s’agit du fait de se sentir mal à l’aise voire en panique complète lorsqu’on se trouve face aux autres ; dans une situation qui peut être complètement banale. Nous parlons de ce trouble dans tous les aspects de la vie, au quotidien : la vie affective, amicale, familiale, et aussi professionnelle. Spécialisé sur la thématique du monde du travail, j’ai co-écrit un rapport ministériel sur les RPS, réalisé des études sur le burn-out et le stress au travail : j’ai ainsi été très sensible, dans l’écriture de ce livre, à aborder l’impact considérable que les bouleversements sociétaux de ces dernières années ont généré sur le monde de l’entreprise.

L’anxiété sociale et la timidité existent depuis toujours. Mais en 30 ans, le monde du travail a beaucoup changé. Les modes de relation ont beaucoup évolué, ce qui a profondément impacté les phobiques sociaux. Dans notre ouvrage, il y a de nombreux témoignages qui se déroulent dans le monde du travail. Ils nous montrent à quel point l’anxiété sociale est à la fois, pour le salarié, une source de gêne, de souffrance et d’entrave au développement de sa vie professionnelle. Par exemple, des collaborateurs refusent des promotions quand celles-ci impliquent de devoir prendre la parole en public. Pour les personnes atteintes, présenter un rapport devant les autres peut leur causer une crise de panique, qui va jusqu’à les empêcher de dormir.

Cette problématique de souffrance au travail, liée à la gêne que l’on peut avoir avec les autres, s’est accentuée avec deux phénomènes. D’abord, l’épidémie de Covid-19, qui a amené les individus à prendre de la distance vis-à-vis du monde du travail, et pas seulement physiquement. Pour certains, dans un premier temps, les confinements ont été un soulagement ; ces personnes ont été celles qui ont eu le plus de mal à retourner au bureau. De nombreux DRH ont eu des difficultés, et continuent à en avoir aujourd’hui, pour faire revenir les salariés qui ont été habitués au distanciel. Ils expliquent cela par le confort de vie, le fait de ne pas devoir prendre les transports en commun ; mais aucun n’a suggéré que c’était aussi parce que se retrouver en groupe est quelque chose qui les gêne, et que se retrouver seul chez soi les protégeait de leur anxiété sociale.

Nous avons aussi observé que même les visioconférences ont parfois été dures pour certains salariés. Le fait de ne plus faire de réunions en groupe dans une salle fut un soulagement pour beaucoup au début, avant qu’ils ne s’aperçoivent que les réunions à distance étaient extrêmement stressantes pour eux. En vidéo, difficile de se faire oublier, avec votre visage en vignette ; si bien que des collaborateurs vont jusqu’à prétexter de mauvaises connexions internet ou des problèmes de caméra à cause de leur gêne liée au fait de se sentir observés.

L’autre phénomène qui a accentué la souffrance au travail liée à l’anxiété sociale, c’est la montée des soft skills et l’importance accrue du collectif. Aujourd’hui, les entreprises mettent en avant des compétences humaines telles que savoir être en relation avec les autres et savoir communiquer. Ces compétences comportementales, utilisées dans le recrutement mais aussi dans les carrières et les formations professionnelles, sont devenues, pour les salariés atteints d’anxiété sociale, sources de terreur et de souffrance.

Un autre exemple frappant est celui d’un jeune homme ayant choisi une carrière dans l’informatique, et embauché dans une entreprise en tant que responsable du parc informatique ; il était très serein car il passait ses journées entouré d’ordinateurs, sans trop de contacts. Puis, son organisation lui a expliqué que, désormais, il fallait être davantage « collectif » et participer à des réunions : il a dès lors commencé à paniquer et s’est senti très mal.

Que peuvent faire les DRH face à ce phénomène ?

Il s’agit d’une vraie urgence, car il en va de la santé mentale et de la carrière des salariés. Il faut garder en tête que les collaborateurs anxieux et mal à l’aise face aux autres font 2 à 3 fois plus de burn-out que les autres, à autres facteurs de stress égaux. Le fait de se retrouver aussi mal à l’aise dans de nombreuses situations sociales ajoute aux autres RPS, comme la charge de travail et les difficultés d’emploi du temps. Lorsque la phobie sociale est intense, elle peut conduire à la dépression, à l’épuisement professionnel, voire au suicide. Il s’agit donc d’un vrai sujet.

L’anxiété sociale a longtemps été ignorée, car elle se voit moins que la dépression ou les TOC. Discret, ce trouble mental est pourtant très présent dans la population, et se retrouve évidemment au travail, d’une manière beaucoup plus sournoise et beaucoup moins visible. L’un des rôles des professionnels des RH (et des managers) est de connaître l’existence de cette pathologie, qui entraîne aussi beaucoup de handicaps dans la vie professionnelle, d’altérations de carrières, et qui n’est pas du tout mise en avant par les personnes concernées. Elles éprouvent un sentiment de honte et gardent généralement cela pour elles.

Les DRH et les managers ont tout intérêt à connaître la réalité de ce phénomène, de manière à le comprendre et à repérer les personnes atteintes d’anxiété sociale. Car il peut être difficile de les détecter car certaines fuient les moments de convivialité organisés dans l’entreprise et sont souvent perçus comme hautains, fermés et désagréables, alors qu’ils éprouvent une réelle phobie sociale. Ils préfèrent avoir une mauvaise image, plutôt que de se confronter à leur anxiété, ce qui les freine ensuite dans leur carrière. L’impact sur le développement professionnel est tout aussi fort que celui sur le bien-être de la personne.

Concernant la place du télétravail, les DRH doivent aussi garder en tête qu’il s’agit à la fois d’un refuge et d’une source d’anxiété (via les réunions en visioconférence) pour les anxieux sociaux. C’est pourquoi, quand ils voient que certains salariés ont du mal à revenir au bureau, les professionnels des ressources humaines doivent se poser la question : ne serait-ce pas parce qu’ils ressentent une peur et une gêne dans leur contact avec les autres ? Un signe de mal-être peut être aussi fort que le refus d’une promotion. Si les responsables RH ne sont pas des psychologues, ils gagneraient à l’être davantage parfois.

Faut-il former les professionnels RH et les managers pour qu’ils le soient davantage ?

Les DRH comme les managers doivent être extrêmement attentifs aux signes que j’ai indiqué, et qui peuvent évoquer le fait que les salariés se sentent mal à l’aise. C’est effectivement un point qui devrait être une priorité dans leurs formations professionnelles, afin de leur permettre de repérer les collaborateurs en difficulté. Une fois conscients de ces difficultés, ils pourront en parler avec leurs salariés, les accompagner et les conseiller (par exemple en les dirigeant vers des hotlines de psychologues ou recourir à des coachs, partager des techniques de gestion du stress…), d’une manière bienveillante. Car la moitié de ceux qui sont atteints d’anxiété sociale n’en parlent pas et ne vont pas non plus chercher d’aide. Le rôle des professionnels RH et des chefs d’équipe est aussi de leur faire prendre conscience qu’ils ont besoin d’aide.

Les DRH doivent finalement comprendre que dans RH, il y a le H d’humain, et qu’ils sont confrontés à des personnes avec leurs ressentis, leurs émotions. Les ressources humaines doivent être plus attentives à ce qu’il y a de plus humain : les émotions. Or, celle qui peut être la plus destructrice au travail, c’est l’anxiété sociale.

(1) « La Nouvelle peur des autres Trac, timidité et phobie sociale », Antoine Pelissolo, Christophe André et Patrick Légeron, Éditions Odile Jacob, 2023.

Crédit photo : Shutterstock / fizkes



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