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60 ans d'intérim et de droit du travail

60 ans de droit du travail et d’intérim en France

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L’actualité vient nous le rappeler quotidiennement : l’histoire de la relation de travail est depuis toujours tiraillée entre deux tendances, la nécessité de sécuriser la vie professionnelle des salariés d’un côté, celle​, de l’autre,​ de permettre aux entreprises d’ajuster la force de travail à la production. Deux impératifs, l’économique et le social, qui ne sont pas nécessairement contradictoires à moyen et long terme, au contraire ; mais dont les logiques de court terme s’avèrent volontiers centrifuges. L’intérim a depuis longtemps constitué une réponse, parmi d’autres, à cette équation. Il occupe aujourd’hui une place particulière en France, sur un marché du travail lui-même singulier. Alors qu’un acteur majeur du secteur, Manpower​ France​, s’apprête à fêter ses 60 ans, nous jetons un regard rétrospectif sur l’histoire parallèle du travail temporaire et du droit du travail.

 

Le temps des pionniers : les Trente Glorieuses

Si le travail temporaire trouve son origine avant-guerre aux Etats-Unis, et dans quelques expérimentations isolées de notre côté de l’Atlantique, les années 1950 en marquent véritablement le décollage. Le contexte est celui de la reconstruction et de l’après-guerre, le début de ces « Trente Glorieuses » où la France, comme l’Europe occidentale, connaissait le plein emploi et la croissance. Selon les données de l’économiste Angus Maddison, le taux de chômage moyen en France entre 1950 et 1973 s’établissait à… 2%. Un chômage « frictionnel », donc, qui favorisait la négociation salariale et qui a probablement joué un rôle important dans la réduction des inégalités et dans le partage des fruits de la croissance.

La problématique de l’emploi, dans ces années, est donc celle d’une pénurie d’offre de travail. En août 1958, quand les partenaires sociaux entament la négociation qui devait donner naissance le 31 décembre à l’Unedic, le général de Gaulle, pour justifier l’initiative, avance qu’ « il pourrait survenir, chez nous aussi, un début de récession à laquelle le gouvernement aurait le devoir de parer »… Ne sait-on jamais !

Au cours de ces années s’implantent en Europe les premiers grands noms de l’intérim. On assiste alors à « la création d’entreprises dans des conditions qui relèvent de celles des pionniers du Far West », raconte François Roux, le Délégué général de Prism’emploi, l’organisation professionnelle du travail temporaire. « Autour de la gare Saint-Lazare s’installent des bureaux qui ont vocation à assurer le remplacement des secrétaires ». L’aventure de l’intérim commence donc « par le tertiaire, en l’absence de tout cadre juridique ».

Parmi les premiers de ces acteurs, on compte Manpower, né en 1948 à Milwaukee dans le Wisconsin, et dont la première agence française ouvre ses portes en 1957. Adia se crée la même année en Suisse, Ecco suivra 7 ans plus tard. Randstad ne s’installera dans l’Hexagone qu’en 1973. Manpower France fête donc ses 60 ans. « Une marque en position pionnière, c’est dans notre ADN », estime Jean-François Denoy, Directeur général de Manpower France, reprenant ainsi le même terme que François Roux. Rapidement, poursuit ce dernier, dès les années 1960, le centre de gravité bouge vers « la gare du Nord, avec une clientèle masculine, en réponse à la demande du Bâtiment, pour des emplois peu qualifiés ».
 
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L’intérim entre dans les mœurs et dans la loi

Les premières tensions sur l’emploi, dans les années 60, font naître un besoin d’encadrement réglementaire. En prélude et dans le sillage de mai 1968, une nouvelle vague d’accords et de réformes redéfinissent les relations du travail, entre 1967 et 1973 : la mensualisation, la 4e semaine de congés payés, la généralisation de la retraite complémentaire, la formation professionnelle… C’est aussi le moment où le contrat à durée indéterminée (CDI) devient la norme. Auparavant, le contrat à durée déterminée (CDD) apparaissait comme le plus protecteur, en l’absence de garanties significatives contre le licenciement.

Au cours de ces mêmes années, le monde de l’intérim commence à se structurer. C’est en 1967-68 que naît le Syndicat national des entreprises de travail temporaire, qui deviendra le Prisme en 1998 par fusion avec Promatt, l’autre syndicat de la branche – puis aujourd’hui Prism’emploi. Dans le même temps, Michaël Grunelius, premier président de Manpower France, mise sur le dialogue social pour anticiper les appréhensions des syndicats de salariés vis-à-vis de l’intérim. « Les syndicats se sont assis à la table de la négociation ; ils ont reconnu le travail temporaire comme un acteur utile de l’emploi, qu’il fallait cependant encadrer ; à partir de ce moment, tout le monde a essayé de voir comment on pouvait améliorer les choses », rappelle Jean-François Denoy.

Le résultat fut un accord signé le 9 octobre 1969 entre Manpower et la CGT, qui devait servir de base, trois ans plus tard, à la loi du 3 juillet 1972 posant le premier cadre légal de l’intérim. Dans la loi, en effet, « il y avait des mesures, comme l’indemnité de fin de mission, le statut de l’intérimaire, les congés payés…, qui étaient déjà appliquées au sein de Manpower ». Un moment fondateur, donc, et qui permet à Manpower de revendiquer un rôle important dans « l’innovation sociale en France », poursuit le directeur général, « par la réponse que nous avons voulu apporter en conciliant les intérêts économiques et l’exigence de flexibilité d’une part, l’accompagnement et l’impératif social de l’autre. Avec, dès le départ, un mot clé : l’équilibre ».

 

1973-2000 : le chômage s’installe

Le cadre légal du travail temporaire était ainsi posé, au terme d’une période de prospérité et de plein emploi, et au moment même où celle-ci prenait fin. Dans les années qui suivent le choc pétrolier de 1973, le chômage augmente jusqu’à une moyenne de 5,7% (1974-1983). Mais le vrai virage a lieu dans les années 1980, sous l’impulsion conjointe de trois phénomènes.

  • Le chômage de masse s’installe dans la durée : on passe brutalement à un taux moyen de 10% pour la décennie 1984-1993. C’est aussi le moment où le taux de chômage français passe au-dessus de la moyenne de l’Europe occidentale.
  • La structure du marché du travail évolue : même si le CDI demeure la situation par défaut dans le secteur concurrentiel, la part des salariés employés sous ce régime baisse de 7 points (de 95 à 88%), tandis que la part des salariés en intérim passait de 1% à 2,7%.
  • Le contexte politique et social évolue radicalement à la même époque, dans la suite des élections de 1981.

« Il y a eu un grand virage en 1981 », raconte François Roux. « Le programme commun de la gauche prévoyait la suppression du travail temporaire, et la profession était très inquiète. En définitive, les lois Auroux ont permis à l’intérim de survivre. Il y a eu une sorte de marché passé avec Martine Aubry, alors directrice adjointe du cabinet du ministre, aux termes duquel les acteurs du marché de l’intérim avaient trois ans pour se structurer, sous peine de disparaître. » De 1982 à 1985, les accords se multiplient, et le statut de l’intérim est  encadré, suivant un modèle qui, rapidement, s’exporte en Europe et même dans le monde, avec des adaptations.

Ces années voient le véritable essor de l’intérim, et notamment son extension sur les territoires. C’est le cas de Manpower. Après avoir conquis les grandes villes dans les années 1970, le groupe installe des bureaux sur tous les territoires. Jean-François Denoy se souvient : « Il y a eu un moment où nous avons compté 1000 agences. J’ai connu une période, dans les années 1980, où on ouvrait une agence toutes les semaines »…  Aujourd’hui, le réseau est redescendu à 700 agences, mais il a conservé cette double culture managériale, qui « combine les processus, les outils d’un grand groupe international avec l’ancrage local de centres de profits autonomes sur le territoire ».

Si les années 1970 ont popularisé l’image de l’homme de Vinci comme emblème de Manpower, les années 1980 sont marquées par la célèbre publicité du puzzle miroir. Dans ce petit film qui a fait date dans l’histoire de ce medium, l’entreprise a mis en scène les valeurs qu’elle souhaite symboliser : le primat de l’humain ; l’importance des talents et des compétences ; surtout, la double face du métier de Manpower. D’un côté, la capacité à trouver le profil qui convient à l’entreprise à l’instant T, dans un moment de crise. De l’autre, le statut hybride du travailleur intérimaire, qui devient, temporairement, partie intégrante de l’équipe qu’il rejoint, le temps d’un projet. Dans la continuité des accords encadrant le métier, l’intérim se représente ainsi comme une solution à la fois flexible, performante et humaine à une problématique RH particulière : celle de la continuité de la performance d’équipe.

 

Années 2000-2010 : les nouveaux défis de l’emploi

Les premières années du XXIe siècle voient rapidement évoluer le marché de l’emploi. Le chômage de masse persiste en France, et connaît depuis 2008 une nouvelle aggravation. Les raisons en sont complexes, et vont au-delà de la question du droit du travail. L’emploi semble se concentrer sur les 25-50 ans, les jeunes et les seniors connaissant des taux de chômage sensiblement plus élevés que chez nos voisins. Le haut niveau de protection des salariés en CDI – même s’il a baissé ces dernières années – tendrait à faire reposer tout le poids de la flexibilité sur une frange de travailleurs en contrats courts.

Pourtant, la part de ceux-ci dans le salariat total ne progresse plus depuis le début des années 2000. Dans le même temps, la part des embauches en contrats courts a augmenté très significativement, pour atteindre autour de 85%… Le paradoxe s’explique simplement : les contrats courts se raccourcissent. La moyenne s’établissait en 2012 à 1,7 semaine pour l’intérim et 2 semaines pour le CDD.

Parallèlement, d’autres formes de flexibilité apparaissent, sous l’impulsion à la fois de nouveautés législatives (le statut d’auto-entrepreneur est créé en 2008) et de l’innovation technologique (Uber arrive en France en 2011). Sans remettre en cause, pour le moment, l’hégémonie du CDI, les formes de travail flexible se multiplient.

La réponse de la profession relève, comme par le passé, de l’innovation sociale, traduite dans des lois, des règlements, des accords. La loi Borloo/Larcher de 2005 marque une étape importante : c’est elle qui « supprime le monopole du service public de l’ANPE, et ouvre aux entreprises de travail temporaire la possibilité de faire du placement », rappelle François Roux. Une loi qui a « changé l’image de la profession : les entreprises de travail temporaire sont devenues des agences d’emploi, et la gamme des services s’est élargie ». Seul bémol, selon lui : la possibilité ouverte de partenarier avec l’ANPE, puis Pôle Emploi, « ne fonctionne pas bien, la différence culturelle est trop importante ». « Nous ne faisons pas le même métier », nuance Jean-François Denoy pour Manpower. « Et Pôle Emploi est un bon partenaire sur le terrain ».

 

Une innovation en relations de travail : le CDI intérimaire

Au-delà de la loi de 2005, la profession fédérée par Prism’emploi – dont Manpower, précise Jean-François Denoy, a toujours présidé la commission sociale – continue à explorer de nouvelles pistes. Le 10 juillet 2013, les partenaires sociaux du travail temporaire signent l’accord créant le CDI intérimaire, qui entre en vigueur le 6 mars 2014. Le principe est simple : l’entreprise de travail temporaire embauche une personne en CDI, et garantit de lui trouver des missions, en la rémunérant à hauteur du Smic dans les périodes intermédiaires.

Ciblant des travailleurs très employables mais pas forcément très qualifiés (les intermèdes au Smic pouvant dissuader les profils cadres), le CDI intérimaire permet notamment de sécuriser des périodes de transition. Ses bénéficiaires l’utilisent volontiers pour « essayer » différentes entreprises avant de se faire embaucher en CDI classique, ce qui arrive souvent : « ceux qui nous quittent trouvent une place chez nos clients à 90% », affirme Jean-François Denoy. « Beaucoup avaient prédit que ça ne marcherait pas », se souvient-il. Pourtant, le CDI intérimaire est un succès, avec 22 000 contrats déjà signés, et un rythme de 1000 nouvelles signatures par mois depuis le début de l’année. « C’est le symbole de la flexisécurité réussie », pour François Roux. Et celui de l’efficacité du dialogue social dans la profession.

 

Et demain ?

Alors que le droit du travail continue sa transformation, pour le meilleur ou pour le pire suivant les observateurs, quel rôle les agences d’emploi vont-elles jouer dans les années qui viennent ? Si le secteur ne représente, comme le rappelle modestement Jean-François Denoy, « qu’un peu plus de 2% des actifs », Manpower entend bien continuer, comme depuis 60 ans, à jouer la carte de l’innovation RH et sociale, dans la recherche de cet équilibre entre flexibilité et sécurité, toujours perçu comme gagnant-gagnant. « C’est une profession qui a su montrer au marché qu’elle avait une façon sérieuse, professionnelle et responsable de flexibiliser ».

Un vocabulaire que reprend volontiers le délégué général de Prism’emploi, en réagissant à « l’ubérisation » de l’emploi et aux conséquences des nouvelles technologies : « les grandes agences d’emploi ont d’ores et déjà pris le virage digital, nous sommes plutôt en avance sur le plan technologique ; en revanche, nous continuons, et nous y tenons, à jouer un rôle d’intermédiation responsable. Nous sommes employeurs et nous considérons que nous devons avoir une vraie relation avec les intérimaires, assurer le suivi non seulement de leurs missions mais de leur parcours. Le simple rapprochement en ligne de l’offre et de la demande de travail s’apparente à une forme d’intérim « low-cost » qui peut devenir dangereux. »

 

Même s’il déplore de son côté l’excessive rigidité de la réglementation, François Roux estime que le travail temporaire « est sans doute aujourd’hui la forme de flexibilité à la fois la plus protectrice pour les salariés et la plus intéressante pour les entreprises. Nous avons gagné la bataille avec le CDD sur ce point-là ; reste à en convaincre les leaders d’opinion ! » 60 ans après son arrivée en France, l’intérim reste en tout cas, indubitablement, un laboratoire des formes des travail de demain.

 

Crédit photo : Shutterstock/Lightspring

 

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Bertrand SERIEYX

Bertrand écrit depuis 1999 pour les entreprises et les institutions, sur les grands enjeux socio-économiques, les RH et la protection sociale. Auprès d'un organisme interprofessionnel nordiste, en freelance après 2010, puis au sein de Parlons RH, il s'attache à rendre accessibles des problématiques complexes sous tout format, du livre d'histoire au billet de blog. Bertrand est diplômé de l’IEP Paris et titulaire d’un Master II en histoire économique contemporaine.

2 Commentaires

  1. Joelle Marteau-Péretié le 24 octobre 2017

    Bonsoir,
    S’il est d’évidence que l’intérim permet à un salarié de se familiariser avec le monde du travail, il est bien souvent la première marche à un emploi stable, bon nombre de salariés y croient encore. Toutefois, force est de constater que ce type de contrat encourage à tort ou à raison, la précarisation de la relation de travail. Cette précarisation même si elle devient un fait, est en total inadéquation avec les exigences d’un propriétaire qui souhaite louer ou encore d’une banque!

  2. Bertrand SERIEYX le 25 octobre 2017

    Bonjour Joëlle, merci pour votre commentaire. Effectivement, cela reste un vrai problème en France : difficile d’obtenir un prêt ou une location dès lors qu’on n’est pas “dans les clous”, même si on gagne bien et qu’on a toujours honoré ses engagements ! C’est aussi l’intérêt d’une innovation comme le CDI intérimaire.

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