Astronaute ? Maîtresse ? Footballeur ? Pilote de ligne ? Docteur ?… ou simplement « être avec les animaux », cette floue mais noble vocation, qui sent bon la pâte à modeler et les histoires Playmobil.
Si la question vous était reposée aujourd’hui, peut-être parleriez-vous moins de métier… mais plus de conditions. Travailler en mode hybride, dans un environnement sain, avec du sens, en vous sentant utile. Moins de « quoi », et plus de « comment ». Ce glissement n’a rien d’anodin : il raconte l’évolution de notre rapport au travail.
Une relation, mouvante et personnelle, qui ne tombe pas du ciel, ne se forge pas au détour d’une fiche de poste ou d’un entretien annuel, mais prend racine beaucoup plus tôt, sans que nous ne nous en rendions compte. Bien avant les premiers stages de troisième, les jobs d’été ou les diplômes, elle se tricote au fil de l’enfance. Au gré des discours entendus à la maison, dans les silences ou les diatribes du dîner lorsque les parents rentrent lessivés, énervés, déboussolés parfois. Dans les premières réponses à « qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? » et dans les regards que l’on reçoit en retour. C’est là, dans ces petits riens du quotidien, que se tisse, maille après maille, notre rapport au travail.
On ne débarque pas vierges au travail
On y vient avec des croyances, des peurs, des modèles et des rêves. On y transporte des mythes familiaux, des injonctions scolaires, des projections enfantines idéalisées et des promesses sociales. L’autorité, l’autonomie, la réussite, la sécurité, la passion. Rien qui ne s’apprenne sur le web ou en formation.
On y vient avec cette phrase entendue cent fois à table : « Travaille bien à l’école, sinon tu ne trouveras pas un bon job. »
Avec cette image du parent qui ne compte pas ses heures et ne se plaint jamais, quitte à s’oublier.
Avec cette mère qui a mis de côté ses ambitions professionnelles pour « le bien de la famille ».
Avec ce prof assénant sans vergogne « tu es littéraire mais pas matheux », fermant ainsi la porte à pléthore de métiers dits scientifiques (et faisant d’Excel une source d’épouvante).
Avec cette tante qui gagnait bien sa vie mais en avait ras-le-bol de son job trop prenant et de son patron oppressant.
Avec ce cousin qui avait tout plaqué pour « faire quelque chose qui a du sens ».
Avec cet ami de la famille, averse à la hiérarchie et aux horaires, pour qui être salarié était l’apanage des sans ambitions et des peureux.
Chacun ses doutes, chacun son dessein
Nous arrivons tous en entreprise avec un patchwork de références, de biais inconscients, d’auto-censures intériorisées et d’injonctions contradictoires : « affirme-toi mais n’oublie pas que le boss a toujours raison », « implique-toi sans compter mais prends du temps pour toi », « ne te laisse pas marcher dessus, mais joue la collectif », « sois ambitieux, mais modeste ».
Le travail devient alors un terrain de projection : on rejoue des rôles appris très tôt, parfois dès la cour de récré. Certains cherchent l’approbation d’un manager comme ils cherchaient celle d’un parent ou d’une maîtresse d’école. D’autres fuient le conflit comme ils fuyaient les engueulades à la maison. Certains veulent prouver quelque chose, mais ne savent plus trop quoi ni à qui. D’autres se méfient du collectif, parce qu’ils ont été malmenés ou peu valorisés à l’école.
Ce sont ces histoires-là, invisibles mais puissantes, qui façonnent nos postures professionnelles. Un vécu qui, à moins de prendre le temps d’être analysé en profondeur, continue d’agir, doucettement, sur nos choix, nos réactions et nos frustrations.
DRH, un métier de l’intime
Lorsque l’on occupe une fonction RH, il faut donc composer avec ce bagage invisible mais omniprésent car ce métier côtoie inévitablement ces craintes, ces croyances et ces échos d’enfance.
Refuser une mobilité, exprimer une ambition ou claquer la porte : derrière ces choix parfois incompris, se cachent souvent des peurs silencieuses et des envies que l’on n’ose pas formuler.
Le rapport au travail, est, au fond, un peu comme le rapport au corps ou à l’amour : une affaire intime.
Pas étonnant, dans ce contexte, que certaines attentes paraissent immenses et que l’on parle de « perte de sens », de « quête d’alignement » ou de « désengagement chronique » comme s’il s’agissait d’un effondrement collectif. Plus qu’une crise au sens classique du terme, j’ai le sentiment qu’il s’agit d’une transition, d’une mue. Une forme de crise de croissance, non pas d’adolescents, mais d’adultes qui prennent enfin au sérieux leurs besoins profonds, leurs limites et leurs envies de cohérence.
Rien d’irréparable, rassurons-nous, car il n’est jamais trop tard pour revisiter ce rapport au travail, individuellement et collectivement et pour arrêter, par exemple, de confondre loyauté avec sacrifice, performance avec présence ou engagement avec épuisement.
Le rôle des RH et des managers dans cette mue est fondamental car il contribue à panser des blessures anciennes, à désamorcer certains automatismes, à proposer de nouveaux scenarii et à permettre à chacun de passer du rêve de gosse à la réalité adulte… sans y laisser sa peau.
Un métier du vivant
La fonction RH n’est pas « un métier d’avenir ». C’est un métier du présent. Mieux : un métier du vivant. Un métier où l’on croise, lors de chaque échange, un petit bout d’enfance, une peur de ne pas être à la hauteur doublée, parfois, d’un espoir d’être reconnu et entendu.
Loin de moi l’idée de transformer les DRH en thérapeutes, ou les collaborateurs en enfants-rois. Je suis intimement convaincue, en revanche, que ce qui se joue dans l’entreprise dépasse très souvent le simple cadre de l’entreprise, et qu’accompagner des humains, c’est accepter de naviguer avec eux dans des eaux parfois profondes.
Alors que le travail cherche un nouveau sens et de nouvelles formes d’exercice, le plus beau rôle des RH consiste sans doute à remettre de l’humain dans l’humain pour permettre aux adultes que nous sommes devenus d’inventer un rapport au travail qui nous ressemble… sans trahir l’enfant que nous étions.
Et vous, que vouliez vous faire quand vous seriez grand ?



