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Arrêts de travail : et si l’éléphant dans la pièce n’était pas celui qu’on croit ?

Nous ne corrigerons pas durablement les dysfonctionnements d’un système en supposant que ses utilisateurs en sont la principale défaillance.

Publié le 05/11/2026

Par Thomas Chardin

La fraude existe. La souffrance aussi. Mais à force de chercher des coupables, ne sommes-nous pas en train d’éviter de traiter les causes ?

J’apprécie les éditos et les newsletters d’Éric Albert, psychiatre et fondateur d’Uside. Elles sont généralement concises, précises, vraiment intelligentes. Elles ont ce mérite rare de faire réfléchir sans imposer de longues démonstrations. Je vous invite à vous y abonner.

Sa dernière newsletter, consacrée aux arrêts de travail, m’a pourtant laissé perplexe. Non pas sur le constat, largement documenté, mais sur le raisonnement qui en découle, et, surtout, sur ce qu’il révèle de notre difficulté collective à interroger le fonctionnement même de nos organisations.

Des chiffres incontestables, une conclusion beaucoup moins évidente

Éric Albert rappelle que les indemnités journalières ont représenté près de 18 milliards d’euros en 2025, soit 7 milliards supplémentaires en neuf ans. Il souligne également, à juste titre, la progression des arrêts chez les jeunes salariés et la dégradation de leur santé mentale.

Ces chiffres sont sérieux. Le Datascope d’AXA, qui porte sur trois millions de salariés du privé, confirme notamment une hausse de 10 % de la fréquence des arrêts chez les moins de 30 ans en 2025. Plus de la moitié des arrêts longs dans cette population sont désormais associés à des troubles psychologiques.

Mais attention à ce que disent les chiffres, et même à ce qu’ils ne disent pas.

Une augmentation des arrêts ne constitue pas une démonstration de l’augmentation des abus.

Or, après avoir reconnu la réalité de la souffrance psychique, Éric Albert avance une tout autre explication :

« L’arrêt de travail pour toute une population est devenu un droit, comme le sont les allocations chômage pour d’autres, que l’on peut activer à son gré. »

Et plus loin :

« C’est devenu une possibilité utilisée comme cela arrange. »

Le propos est fort. Il est aussi lourd de conséquences.

Nous passons ici d’une observation statistique à un jugement sur les comportements, d’une augmentation objectivée des arrêts à l’affirmation d’une banalisation de leur usage opportuniste.

Sur quelles études repose ce passage de la statistique à la suspicion ?

Ce que disent réellement les études

Une étude conjointe de la Drees et de la Cnam, publiée en décembre 2024, permet de mieux comprendre la progression des dépenses d’indemnités journalières.

Elle établit que, sur la période 2019-2023, environ 60 % de leur croissance s’explique par des facteurs économiques et démographiques : évolution de l’emploi, vieillissement de la population active et progression des indemnités moyennes.

Les 40 % restants correspondent à une augmentation du recours aux arrêts et de leur durée, à âge donné.

Autrement dit, cette seconde composante ne mesure pas la fraude. Elle mesure une évolution de la sinistralité.

La distinction me semble fondamentale.

La fraude, elle, est une réalité. L’Assurance maladie a détecté et stoppé 49 millions d’euros de fraudes aux arrêts de travail en 2025. C’est trop ! Et ce chiffre ne mesure pas la totalité des fraudes existantes, mais il établit au moins leur réalité et l’efficacité croissante de certains contrôles.

Il ne permet cependant pas de conclure que les arrêts de complaisance expliqueraient l’explosion des dépenses. Je rappelle ici les chiffres : 49 millions de fraude pour une croissance de 7 milliards. La fraude représente 0.27% des dépenses…

Plus intéressant encore : en janvier 2026, auditionné au Sénat, le directeur général de la Cnam a dû rappeler qu’un taux élevé d’arrêts non justifiés parmi les dossiers contrôlés ne pouvait être extrapolé à l’ensemble des salariés. Les contrôles sont précisément ciblés sur des situations considérées comme atypiques.

Il faut également distinguer un arrêt qui n’est plus médicalement justifié au moment du contrôle d’un arrêt initialement frauduleux. Ce n’est pas la même chose.

Il existe donc des abus ; il existe des prescriptions excessives ; il existe des fraudes avérées. Ils faut tous les combattre et les réduire à néant.

Mais où sont les travaux démontrant que ces comportements se généralisent ? Qu’ils concernent particulièrement les jeunes ? Et qu’ils constituent une explication majeure de la progression des arrêts ?

Je n’ai pas trouvé de démonstration statistique robuste permettant de soutenir une telle généralisation.

L’anecdote, même fréquemment rapportée par des managers, ne remplace pas l’étude.

Les jeunes : une génération suspecte ou une génération qui souffre ?

La focalisation sur les jeunes salariés m’interroge particulièrement.

Selon Santé publique France, environ 22 % des 18-29 ans ont connu un épisode dépressif caractérisé en 2024. C’est la classe d’âge la plus touchée.

Cette donnée ne démontre évidemment pas que tous leurs arrêts sont justifiés. Mais elle devrait nous inviter à la prudence avant de transformer une population particulièrement exposée aux troubles psychiques en génération soupçonnée d’instrumentaliser la protection sociale.

Éric Albert prend l’exemple d’un salarié qui, mécontent d’un recadrage ou d’un feed-back managérial, disparaîtrait quelques jours en arrêt maladie.

La situation existe peut-être. Elle est même vraisemblable dans certains cas.

Mais comment savoir si l’arrêt est une stratégie d’évitement, la manifestation d’une fragilité préexistante, le symptôme d’une relation managériale dégradée ou la conséquence d’une organisation dysfonctionnelle ?

Sans examen médical ni analyse des situations, nous n’en savons rien.

Un arrêt qui suit un conflit professionnel n’est pas nécessairement un arrêt causé par la mauvaise volonté du salarié.

Il serait tout aussi absurde de considérer que le travail explique toutes les difficultés de santé mentale. Les déterminants sont multiples, personnels, sociaux, économiques et professionnels.

Mais précisément, cette complexité devrait interdire les conclusions trop rapides.

Le travail protège. Oui, mais pas n’importe quel travail.

Éric Albert rappelle une réalité importante : le travail peut être un facteur de protection face à la dépression.

C’est vrai. L’emploi apporte des ressources, des relations sociales, une structure temporelle, une reconnaissance et parfois un sentiment d’utilité.

Il manque une précision essentielle : un travail protecteur protège et un travail pathogène peut rendre malade.

L’Organisation mondiale de la santé rappelle que les environnements professionnels dégradés, les charges excessives, le manque d’autonomie, l’insécurité de l’emploi et les pratiques managériales inadaptées constituent des risques pour la santé mentale.

Une étude publiée par la Dares en 2024, fondée sur des données relatives aux conditions de travail appariées à celles de l’Assurance maladie, établit également un lien entre exposition accrue aux risques professionnels, dégradation de la santé et absences pour maladie.

Nous ne parlons donc pas seulement de sensibilités individuelles ou de comportements opportunistes.

Nous parlons aussi d’organisation du travail, de management, de reconnaissance, de charge, d’autonomie, de prévention et de conditions réelles d’exercice professionnel.

D’ailleurs, les situations des entreprises varient considérablement, y compris à secteur d’activité comparable.

Pourquoi ne pas faire de ces écarts un objet prioritaire d’investigation ?

Pourquoi certains collectifs résistent-ils mieux que d’autres ?

Pourquoi certaines organisations parviennent-elles à conjuguer exigence, performance et santé quand d’autres n’y parviennent pas ?

Voilà des questions susceptibles de produire des réponses utiles.

Les médecins : des prescripteurs à sanctionner ou des acteurs à comprendre ?

La conclusion de la newsletter propose notamment d’améliorer la formation économique des médecins et de renforcer les contrôles et les sanctions.

Là encore, pourquoi pas ? La prescription d’un arrêt de travail engage des ressources collectives. Elle doit être médicalement justifiée, proportionnée et, lorsque cela est pertinent, réévaluée.

Mais que signifie exactement cette proposition ?

Les médecins prescriraient-ils trop d’arrêts parce qu’ils ignoreraient leurs conséquences économiques ? Parce qu’ils céderaient systématiquement à la pression des patients ? Parce qu’ils seraient insuffisamment contrôlés ?

Sur quelle base statistique peut-on privilégier ces explications ?

La question du bon usage des arrêts mérite d’être posée, évidemment. Mais elle ne doit pas occulter celle de l’accès aux soins, des délais de prise en charge, des possibilités de reprise adaptée, de la coordination entre médecins traitants et médecins du travail, ni de la prévention dans les entreprises.

Former les médecins aux enjeux économiques est une piste. Former les organisations à ne pas produire de situations pathogènes en est une autre.

Et je la crois tout aussi essentielle.

Si nous regardions enfin le système ?

C’est finalement ici que se situe mon principal désaccord avec Éric Albert.

Uside, le cabinet qu’il a fondé, revendique une expertise scientifique des comportements en entreprise, au service de l’épanouissement au travail et de la performance globale. Il accompagne les dirigeants dans la transformation des organisations et de leurs pratiques.

C’est justement pour cette raison que son raisonnement me surprend.

Car attribuer les dysfonctionnements d’un système aux comportements de ceux qui en bénéficieraient abusivement revient, implicitement, à considérer que le système fonctionnerait correctement si les individus se comportaient comme prévu.

C’est une hypothèse confortable, pour les institutions comme pour les dirigeants.

Elle permet de concentrer les réponses sur le contrôle des comportements plutôt que sur la compréhension de leurs déterminants.

Elle permet de chercher des salariés moins fragiles, des médecins plus rigoureux et des managers plus fermes, sans nécessairement remettre en question les transformations du travail, les modèles organisationnels, les mécanismes de prévention ou les conditions de maintien en emploi.

Elle nous enferme dans une mécanique bien connue : une dépense augmente, on identifie des comportements suspects, on renforce les contrôles, puis la dépense continue d’augmenter… Alors on recommence.

Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à sanctionner les fraudes. La solidarité suppose des droits, des devoirs et des contrôles d’un rigueur absolue. Mais la rigueur impose aussi de proportionner les explications aux preuves disponibles.

La lutte contre les abus ne constitue pas, à elle seule, une politique de prévention.

La question n’est donc pas de savoir s’il existe des salariés qui abusent du système ou des médecins qui prescrivent trop facilement des arrêts. Bien sûr que de telles situations existent et qu’il faut les sanctionner.

La question est de savoir quelle place elles occupent réellement dans le phénomène observé, et pourquoi nous leur accordons si spontanément une place centrale dans son explication.

Nous ne corrigerons pas durablement les dysfonctionnements d’un système en supposant que ses utilisateurs en sont la principale défaillance.

Cessons de confondre les symptômes, les comportements et les causes.

L’éléphant dans la pièce n’est peut-être pas l’arrêt de complaisance.

C’est peut-être notre difficulté persistante à remettre en question le travail lui-même. 

Sources principales

  1. Ministère du Travail — Stratégie relative aux arrêts de travail, avril 2026
  2. AXA — Datascope, données 2025, publié en mars 2026
  3. Drees-Cnam — Évolution des arrêts maladie entre 2010 et 2023
  4. Assurance maladie — Bilan des fraudes détectées et stoppées en 2025
  5. Sénat — Audition du directeur général de la Cnam, 14 janvier 2026
  6. Santé publique France — Épisodes dépressifs, Baromètre 2024
  7. Dares — L’effet des conditions de travail sur la santé et le recours aux soins, novembre 2024
  8. OMS — La santé mentale au travail
  9. Uside — Positionnement, mission et expertises du cabinet

À propos de l’auteur

  • Thomas Chardin

    CEO de Parlons RH

    Thomas Chardin est un expert des Ressources Humaines, de leur transformation et de leur écosystème. Depuis plus de 25 ans, il accompagne les DRH et les acteurs de ce marché dans l’évolution de leurs pratiques, de leurs organisations et de leur positionnement. CEO de Parlons RH, média de référence et agence marketing dédiés aux acteurs RH, il observe et décrypte les grandes mutations qui transforment la fonction RH, le management et le travail : évolution des compétences, les nouvelles organisations, l’intelligence artificielle, la HR Tech, l’expérience collaborateur ou encore la transformation des modèles RH. Vice-Président du Lab RH et co-fondateur de HR Technologies France, il accompagne également plusieurs entreprises et start-ups RH en qualité de Senior Advisor. Conférencier et intervenant dans l’enseignement supérieur, notamment à Sciences Po Paris, à l’IESEG et à la Sorbonne, il contribue régulièrement aux réflexions sur l’avenir de la fonction RH. Il est notamment l’auteur de « DRH, mission ou démission ? 3 pistes d’action à l’heure du choix », publié aux éditions Diateino.