Certaines phrases résonnent dans les open spaces comme d’étonnants badges honorifiques. « Je bosse comme un dingue en ce moment », « J’ai fait une nocturne hier », « Je jongle entre quinze dossiers » « Je suis sous l’eau. ». Loin d’être des aveux de faiblesse, ces affirmations s’inscrivent comme de nouvelles lignes sur un CV que je qualifierais « d’émotionnel ».
Et pour cause : dans de nombreuses organisations, ce qui est fait remporte souvent moins de suffrages que ce que cela a coûté. Et tant qu’à payer cher, autant le montrer. On exhibe son agenda de ministre comme un trophée, on glorifie sa mine fatiguée comme d’autres affichent des titres de bravoure, on se targue de travailler même malade ou d’envoyer des mails à des heures indécentes… comme si ces signes manifestes d’épuisement conféraient un statut « d’indispensables » aux collaborateurs concernés.
Ce culte du surmenage n’est évidemment pas un accident. Il est devenu sciemment et progressivement un système de reconnaissance. Certaines entreprises disent vouloir des équipes équilibrées, mais récompensent ceux qui jouent aux funambules avec leur santé. D’autres valorisent la résilience, vocable fourre-tout qui encense, bien souvent, ceux qui forcent encore et encore, même lorsque leur être tout entier vocifère « stop ! ». La fatigue n’est plus un signal d’alarme, mais un marqueur d’investissement et d’engagement. Et lorsque l’on cesse de tout donner, alors on n’est plus suffisamment investis.
Derrière cette nouvelle vanité se cache un malaise collectif profond, exacerbé par l’arrivée d’une certaine et bien nommée intelligence artificielle. Puisque l’IA prend désormais en charge les tâches à faible valeur ajoutée, beaucoup de salariés compensent en surinvestissant émotionnellement leur travail. Comme si l’intensité éprouvée devenait un moyen de justifier leur utilité, et de rester pleinement dans la course. L’épuisement se transforme alors en étalon implicite de performance et de loyauté, voire en marqueur identitaire et existentiel.
Pour les professionnels des RH, la sensibilisation à la préservation de la santé mentale reste essentielle, mais ne suffit plus. On peut afficher tous les chiffres du monde, publier des baromètres en pagaille et marteler les mêmes constats chaque année : tant que le surinvestissement restera valorisé, rien n’évoluera car le véritable sujet est culturel.
Comment casser une logique d’admiration toxique où l’épuisement fait figure d’accomplissement ? Comment faire comprendre que la santé mentale n’est pas un supplément d’âme réservé aux plus sensibles, mais un composant stratégique de performance durable ? Comment sortir du modèle sacrificiel sans passer pour l’ennemi de l’ambition ?
Ce changement passera forcément par une révolution symbolique : dévaloriser la fatigue. La rendre suspecte. Cesser d’applaudir les héros de la surcharge. Récompenser la lucidité plutôt que le sacrifice. Valoriser les résultats plutôt que le nombre d’heures passées à lutter contre soi-même. Et, surtout, rappeler une vérité simplissime mais difficile à avaler : d’aucuns n’est plus compétent parce qu’il est au bout du rouleau. Il est simplement plus proche de l’effondrement personnel et collectif.
En 2026, la DRH aura donc un rôle déterminant à jouer : remettre le curseur là où il doit être, non pas sur la quantité d’énergie brûlée, mais sur la qualité de ce qu’elle produit. Faire du repos un droit, mais aussi un indicateur de maturité professionnelle. Redonner de la valeur à la préservation plutôt qu’à l’autodestruction. Briser le mythe de la grandeur par l’épuisement.
Professionnels de la fonction RH, à vous de jouer fermement et sans attendre car une chose est sûre : si l’on continue à admirer ceux qui s’effondrent en marchant, il ne faudra pas s’étonner de finir, collectivement, par ne plus tenir debout.

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