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La liberté d’expression menacée au travail

le 30 novembre 2020
La liberté d’expression menacée au travail

Osez-vous parler de tout au travail ? La plateforme de recrutement par l’Intérim QAPA a posé cette question à plus de 4,5 millions de candidats. Les résultats sont impressionnants : de nombreux sujets sont à proscrire dans l’entreprise, et l’autocensure est presque la norme. Est-il devenu impossible de s’exprimer sur le lieu de travail, et si oui, faut-il l’accepter ?

 

Autocensure et sujets tabous

Commençons avec quelques chiffres édifiant révélés par l’étude de QAPA :

  • 87,5% des Français interrogés considèrent que la liberté d’expression est menacée au travail,
  • 32,5% n’osent plus du tout s’exprimer sur leur lieu de travail et 47% ne le font qu’avec des personnes choisies,
  • 71% déclarent pratiquer l’autocensure.

Par ailleurs, seuls 21% se sentent encore libres de parler de tous les sujets de sociétés. Pour 84% des répondants, les sujets à proscrire sont ceux liés à l’égalité (race, genre, physique), la religion et l’argent.

 

Le meilleur et le pire

La langue, selon Esope, pouvant être la meilleure comme la pire des choses, regardons d’abord le bon côté de ces résultats : moins de propos machistes, discriminants et irrespectueux en entreprise représente un véritable progrès, la condition d’un vivre ensemble harmonieux.

Mais toute médaille a son revers. Alors même que la Covid-19 a démontré l’immense intérêt que l’entreprise peut avoir à s’appuyer sur la créativité des salariés, n’est-on pas allé trop loin dans ce qu’il est permis ou non de dire ?  N’a-t-on pas poussé le politiquement correct au point de décourager toute spontanéité, de faire peser sur le corps social de l’entreprise une chape de plomb destructrice de la confiance ?

 

Comment en est-on arrivé là ?

Qu’il faille mesurer ses paroles en entreprise n’est pas en soi un phénomène nouveau. Il existe depuis toujours, consciemment pour les plus politiques, inconsciemment pour les moins assurés, une volonté de ne pas contrarier ses patrons, ses collègues ou son équipe.

La responsabilité est aussi celle des managers : il y a ceux qui encouragent l’expression et ceux qui la tuent. Ce frein à l’expression est d’ailleurs variable d’un pays à l’autre.

Contrairement à ce que peuvent penser les Français, l’expression franche est davantage pratiquée chez nos voisins européens que sur notre sol : comme base de l’esprit d’équipe chez les Anglo-Saxons, comme partie essentielle de la cogestion chez les Allemands, comme élément fort de la culture du consensus chez les Scandinaves.

Ce qui est nouveau, c’est l’importation de la culture du politiquement correct américain dans la sphère de l’entreprise, qui fait que l’on n’ose plus rien dire par crainte du tribunal médiatique… voire judiciaire.

Desproges disait que l’on pouvait rire de tout, mais pas avec tout le monde ; il semble aujourd’hui qu’on ne puisse plus parler de rien à personne.

Le smartphone, qui capte et enregistre tout à votre insu, y est pour beaucoup. En entreprise, les DRH sont les plus exposés, même et surtout quand ils se livrent à l’art du « off » avec les partenaires sociaux. Les réseaux sociaux complètent assez bien le smartphone pour qu’un extrait de propos, soigneusement sélectionné, vaille à son auteur une notoriété qu’il ne cherchait pas.

 

Déconfiner la parole

Les dégâts d’une parole contrainte comme facteur important de désengagement sont pourtant une réalité pour les entreprises. Celles-ci doivent agir sans tarder pour restaurer ou instaurer une expression libre.

Le télétravail résultant de la Covid-19 a généré l’espoir d’une pratique plus collaborative. C’est sans doute cette énergie qu’il faut mettre à profit pour déconfiner la parole dès à présent, et plus encore en pensant au retour de jours meilleurs.

 

Encourager la parole libre même et surtout quand elle est dérangeante, multiplier les temps et les moyens d’échanges, valoriser ceux qui parlent franchement, récompenser les plus créatifs, protéger le droit à l’expression… et surtout, pour les dirigeants, prêcher par l’exemple : tels sont les moyens de fissurer la chape de plomb identifiée par l’étude de QAPA. La pression du quotidien s’évacuerait alors dans l’expression de tous, plutôt que dans la dépression de beaucoup.

 


Ancien DRH du groupe GeoPost, Gilles NORROY est aujourd’hui revenu à son métier initial de consultant et de coach.


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