Cet été, j’ai eu le plaisir d’assister au Festival d’Avignon. Au-delà de ce qui se jouait sur scène, c’est tout ce qui lui permettait d’exister qui m’a frappé. Le parallèle avec l’entreprise m’a même étonné. A Avignon, le public applaudit les artistes. C’est le principe et c’est mérité. Le rideau ne se lève pas que grâce aux seuls noms imprimés sur l’affiche. Derrière eux, des centaines de personnes organisent, accueillent, règlent, sécurisent et éclairent. On appelle cela « les coulisses ». Dans l’entreprise, on appelle encore trop souvent cela « les coûts ».
La visibilité n’est pas la valeur
Pour le seul Festival d’Avignon, une équipe de 34 permanents devient en juillet une organisation de plus de 700 salariés. Ce changement d’échelle, de la TPE à l’ETI, n’est pas sans rappeler une évidence que nos organigrammes décrivent assez mal : la contribution la plus visible n’est pas toujours la plus décisive ; le premier rôle n’est jamais le seul à rendre la représentation possible.
Dans notre monde du travail, nous ne confondons généralement pas stratégie et exécution : nous les séparons trop volontiers. A la première, nous associons souvent le prestige, l’estrade et les séminaires. A la seconde, la charge de transformer les promesses en réalité, les slides en actions concrètes.
Nous commentons les annonces, nous célébrons les dirigeants, nous mesurons les résultats obtenus. Puis nous découvrons, trop tard, que la stratégie la plus brillante reste un texte sans scène si les équipes ne disposent ni des moyens, ni des arbitrages, ni de la confiance nécessaire pour la faire vivre.
Les coulisses ne sont pas un supplément de performance
La fonction RH, le service IT, la logistique, la communication, les managers de proximité et les métiers opérationnels ne sont pas les figurants d’une vision conçue ailleurs. Ils forment une chaîne de contribution. Or les organigrammes dessinent de belles cases et des lignes hiérarchiques ; ils montrent beaucoup moins bien les dépendances sans lesquelles rien ne tient.
Reconnaître ces contributions ne relève pas de la politesse managériale. C’est une condition de la réussite. Mais être en coulisses ne donne évidemment pas raison par principe. Une fonction support comme la DRH peut aussi produire des procédures pour justifier ses procédures, ajouter du contrôle là où il faudrait de la confiance et confondre son activité avec la valeur créée. Les RH sont stratégiques, la fonction éponyme l’est-elle pour autant ?
La question n’est donc pas de sanctuariser les moyens. Elle est de savoir ce qu’ils rendent possible, ce qu’ils accélèrent, ce qu’ils protègent et ce que leur disparition finit par empêcher.
Une organisation mesure volontiers le coût de ses coulisses.
Elle mesure beaucoup moins bien le prix de leur épuisement.
Pour qui et pour quoi le rideau se lève-t-il ?
Le Festival d’Avignon rappelle selon moi une seconde chose : les coulisses n’ont de sens que parce qu’elles servent une œuvre et rencontrent un public. Cela marche aussi pour l’entreprise. Elle devrait pouvoir répondre à cette question : que cherche-t-elle à rendre possible, au-delà de ses propres résultats ? Elle ne peut pas, elle ne peut plus, se contenter de produire, d’optimiser et de rentabiliser. Elle doit savoir à quelle société elle contribue, quelle est l’œuvre commune qu’elle défend et met en partage.
En 2023, les activités culturelles ont généré 49,5 milliards d’euros de valeur ajoutée en France, dont 8,6 milliards pour le spectacle vivant. Réduire la culture à cette ligne budgétaire serait évidemment passer à côté de l’essentiel.
L’art organise des rencontres, des récits et des désaccords partageables.
Il nous apprend à coopérer sans nous dissoudre dans l’uniformité.
L’économie en est l’un des moyens, elle ne peut pas en devenir l’unique finalité. Sinon, les tableaux de bord finissent par s’applaudir eux-mêmes, avec un enthousIAsme très artificiel.
Le Festival d’Avignon le montre chaque été : sans coulisses, pas de scène ; sans public, aucune raison de lever le rideau. Souvenons-nous en : une organisation qui ne sait applaudir que sa scène finit toujours par épuiser ses coulisses.
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