Conférencier international, enseignant et auteur à succès, Benoit Chalifoux sillonne le monde pour parler de soft skills, de résilience et de diversité. Au quotidien, il milite pour une vision plus humaine du travail. Selon lui, 2026 marquera un tournant : celui de l’équilibre urgent entre intelligence artificielle et capital humain. Vulnérabilité, curiosité, empathie, expérimentation, coaching croisé… autant de compétences humaines et de leviers qu’il appelle à cultiver pour faire de l’entreprise de demain un espace de sens et de confiance.
LA tendance RH de 2026, selon vous ?
En 2026, la grande tendance sera l’art de trouver l’équilibre entre intelligence artificielle et capital humain (j’aime bien employer ce terme, que l’on utilise beaucoup au Québec pour parler de la ressource humaine). L’IA progresse à une vitesse exponentielle et devient incontournable, mais elle ne remplacera jamais la confiance, le sens et l’élan collectif. Les RH devront devenir de véritables architectes de cet équilibre : choisir les bons outils, cultiver les talents, nourrir la culture et donner une direction claire. Les organisations qui sauront conjuguer la technologie et l’humain prendront une longueur d’avance.
Celle qui va droit dans le mur ?
Croire que la technologie remplacera l’humain. C’est une illusion. Sans connexion, sans confiance, sans reconnaissance et sans authenticité, aucune organisation ne bâtira un engagement durable. Les ressources humaines doivent redevenir ce qu’elles ont toujours dû être : des porteurs de reconnaissance, des gardiens des valeurs organisationnelles et des catalyseurs de talents. Comme je le disais précédemment, en 2026, leur rôle sera d’autant plus crucial : réconcilier technologies et capital humain pour éviter le mur.

Comment les entreprises peuvent-elles anticiper les compétences qui leur manqueront demain ?
J’aime parler de plasticité organisationnelle. Tout comme le cerveau, les entreprises devraient être capables de se remodeler pour rester agiles. Car si l’on regarde les classements du Forum économique mondial, les compétences qui émergent sont claires : pensée créative, flexibilité, agilité… Autant de signaux qui montrent que la flexibilité cognitive, individuelle comme collective, sera essentielle demain. Concrètement, cela nécessite de bâtir une véritable culture d’apprentissage où l’expérimentation occupe une place centrale. Il faudra tester vite, accepter que tout ne soit pas parfait, affiner, apprendre en continu de ces essais. C’est cette capacité à expérimenter sans cesse qui permettra aux organisations d’anticiper et de s’ajuster rapidement aux compétences qui leur manqueront demain.
En 2026, quelles soft skills les professionnels des RH devront-ils absolument maîtriser pour rassurer les collaborateurs quant à l’utilisation croissante de l’IA en entreprise ?
On vit un moment unique. L’IA avance à une vitesse folle, et dans ce contexte, les compétences humaines (que je préfère appeler ainsi plutôt que “soft skills”) deviennent essentielles. La première, c’est la vulgarisation. Les RH devront être capables d’expliquer simplement ce qu’est l’IA, à quoi elle sert et pourquoi elle est utile. Le jargon fait peur, la simplicité rassure. La deuxième, c’est l’empathie : écouter les craintes, reconnaître les émotions, mettre des mots sur l’inquiétude.
Vient ensuite l’autorégulation : résister à la tentation de céder aux émotions fortes dans des périodes de turbulence, garder le cap malgré l’incertitude et incarner cette sérénité qui inspire confiance. Ajoutons la résilience, cette capacité à transformer un changement ou un traumatisme en nouveau départ. Mais aussi la curiosité et l’apprentissage en continu, car les compétences évoluent à grande vitesse. Et enfin, la pensée analytique, car l’un des plus grands défis sera aussi de préserver notre attention profonde dans un monde qui fragmente sans cesse notre concentration.
Une compétence humaine que l’intelligence artificielle ne pourra jamais égaler ?
Tout ce qui touche aux émotions. Et c’est un sujet sensible, presque inquiétant. Lors de mes conférences, des participants m’avouent que leur “meilleur ami” est devenu… ChatGPT. Mais l’IA, aussi performante soit-elle, reste une machine : elle peut simuler des émotions, mais jamais les vivre dans leur complexité.
Être humain, c’est ressentir, comprendre et partager des émotions dans toute leur subtilité. C’est aussi se projeter, avoir conscience de sa finitude, donner du sens à ce qu’on traverse. Et c’est surtout savoir être vulnérable. Car la vulnérabilité, lorsqu’elle est authentique, est propre à l’humain – et c’est le meilleur allié de la confiance.
Quelle est la compétence la plus sous-cotée en entreprise ?
L’art de savoir poser les bonnes questions. Trop souvent, on valorise la réponse rapide, celle qui éteint un feu dans l’instant. Mais la vraie force, c’est la qualité d’une question. Elle peut transformer une réunion, une relation, une organisation entière. J’aime particulièrement l’idée de travailler en triades : à trois, il se passe quelque chose de magique. La créativité s’amplifie, les angles morts disparaissent et l’on prend de la hauteur. Cela oblige à ralentir, à s’arrêter, à réfléchir ensemble. Or aujourd’hui, c’est un acte devenu rare, et pourtant précieux.
Les enfants sont particulièrement forts à ce jeu. Ma fille de 7 ans me demande si notre cerveau existe après la mort ou si on se reconnaîtra dans l’au-delà. Des questions naïves, profondes, déstabilisantes… qui nous reconnectent à l’essentiel. Les organisations qui réussiront demain seront celles qui sauront cultiver cette capacité à s’arrêter, à réfléchir, à accepter la nuance, à distinguer la rigueur de la rigidité. Car on n’apprend pas de l’expérience : on apprend en réfléchissant sur l’expérience.
On entend beaucoup parler de “Skills-Based Organization” : est-ce une tendance, un buzzword ou une vraie révolution ?
Pour moi, ce n’est pas une révolution : en Amérique du Nord, cela fait longtemps que la compétence prime sur le diplôme. Ce qui compte, ce n’est pas l’endroit où les gens ont étudié, mais les compétences qu’ils ont acquises. En Europe, où la culture du diplôme reste forte, ce sera peut-être un vrai changement de paradigme. Mais le fond, lui, est clair : demain, l’essentiel, ce sera d’identifier les talents réels, de leur donner de la latitude et de bâtir des postes autour d’eux, plutôt que l’inverse.
Cela exige des leaders inspirants (et non transpirants !) capables d’incarner les valeurs, de donner une mission. C’est une question d’agilité : rigueur oui, rigidité jamais. Les entreprises qui n’adopteront pas ce modèle finiront par s’éteindre à petit feu.
Les entreprises savent-elles vraiment détecter et évaluer les compétences ou passent-elles à côté de l’essentiel ?
Soyons honnêtes : les entreprises excellent à mesurer ce qui est visible. Les chiffres, la performance financière, les diplômes, les expériences… Tout ce qui rentre facilement dans un fichier Excel. Mais elles passent trop souvent à côté de l’invisible : les habiletés relationnelles, l’empathie envers le client, la compassion, la curiosité, la loyauté, la solidarité, la capacité à débattre des idées sans tomber dans le conflit relationnel. Ce sont ces compétences humaines qui font la différence, mais elles sont malheureusement plus difficiles à détecter et à mesurer.
Si vous étiez DRH demain, quelle serait votre première action pour booster les compétences en interne ?
On fait beaucoup de formation, et c’est très bien. Mais pour moi, la vraie puissance réside ailleurs : dans le mentorat ou le coaching. Imaginez un jeune vendeur associé à un pair très expérimenté. Ils analysent ensemble des appels, échangent à chaud, se donnent un feed-back croisé. L’un transmet son expérience, sa sagesse acquise dans l’action ; l’autre apporte sa fraîcheur, son agilité technologique, son regard neuf. C’est gagnant-gagnant. Certains appellent ça du mentorat inversé : moi, je vois plutôt ça comme du coaching croisé, où chacun grandit et apprend grâce à l’autre.
Un mot ou une expression qui incarnera, selon vous, notre rapport aux compétences en 2026 ?
« Les humains qui n’utiliseront pas l’intelligence artificielle seront remplacés par ceux qui l’utilisent ».
Intervenant

Benoît Chalifoux
Conférencier et auteur
Benoit Chalifoux est conférencier international dans les domaines des soft skills, de la résilience et de la diversité dans le secteur des affaires. Diplômé de l’Université Paris Dauphine avec un Executive Master in Business (EMBA) et titulaire d’un MBA de l’ESG UQAM, il enseigne dans plusieurs Écoles de commerce au Québec ainsi qu’en Europe. Il est auteur d’un livre best-seller portant sur les habiletés relationnelles intitulé : « Être à son meilleur, L’incroyable pouvoir des habiletés relationnelles ».
Depuis 2023, Benoit est président du conseil d’administration du Centre d’apprentissage parallèle de Montréal (CAP) qui accompagne des personnes qui vivent avec des problèmes de santé mentale pour les emmener vers un nouvel équilibre de vie par l’art et l’art thérapie.



