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Muriel Pénicaud : « Le futur du travail se joue dans un moment de bascule inédit, par l’ampleur comme par la vitesse des transformations en cours »

Muriel Pénicaud, ancienne ministre du Travail, partage sa vision d’un futur du travail qui se construit dès aujourd’hui.

Publié le 15/12/2025

Mis à jour le 15/12/2025

Par Stéphane Varisellaz

Ancienne ministre du Travail, administratrice d’entreprise, autrice et conférencière, Muriel Pénicaud explore depuis des années les mutations profondes qui redessinent nos façons de travailler. Avec Travailler demain (Glénat), une bande dessinée coécrite avec le journaliste Mathieu Charrier et le dessinateur Nicoby qui met en scène treize personnalités du monde économique, syndical et associatif, elle choisit un format grand public pour ouvrir un débat essentiel : à quoi ressemblera le travail dans un monde bouleversé par l’IA, la transition écologique, le choc démographique et l’évolution des aspirations individuelles ? Entre compétences périssables, choc des générations et urgence de repenser nos modèles, elle partage ici sa vision d’un futur du travail qui se construit dès aujourd’hui. Une réflexion qu’elle prolongera lors du Book Club RH organisé par Parlons RH, le jeudi 18 décembre, de 18h30 à 21h30, dans une librairie du 8ᵉ arrondissement de Paris. Inscrivez-vous vite, les places sont limitées !

Vous expliquez que ce livre est né de votre envie d’ouvrir un débat de société sur le futur du travail. Pourquoi avoir choisi la bande dessinée comme support pour porter un sujet aussi important ?

Je voulais effectivement ouvrir un vrai débat de société sur le futur du travail, parce que nous vivons un moment de bascule inédit, par l’ampleur comme par la vitesse des transformations en cours. En France, et dans beaucoup d’autres pays, nous n’avons pas encore vraiment pris le temps de nous demander : à quoi ressemblera le travail demain ? Comment s’y préparer ? Et, surtout, comment ces réponses devraient orienter les décisions que nous prenons aujourd’hui ?

J’ai déjà écrit deux essais et donné une quarantaine de conférences sur ce sujet en France et à l’international. Cependant, ce qui m’importe, c’est le débat grand public. Je ne pense pas qu’un essai de 300 pages touche une audience large. Alors je me suis tournée vers un médium que nous avons la chance d’avoir en France et en Francophonie : la bande dessinée, et plus précisément le roman graphique. C’est un format idéal pour mêler rigueur, humour et narration. Beaucoup de gens aiment apprendre, découvrir, réfléchir… tout en passant un bon moment. La BD permet exactement cela : traiter un sujet sérieux avec légèreté, dynamisme et accessibilité.

Pour créer le débat, plutôt que de présenter mon opinion, j’ai décidé de laisser la parole à d’autres. Treize personnalités, 7 femmes et 6 hommes, ont accepté de participer, tous profils confondus : dirigeants d’entreprise, responsables syndicaux, militants associatifs engagés sur l’inclusion, experts…

Le résultat, c’est un outil intergénérationnel et universel, aujourd’hui lu par des lycéens, des étudiants, des salariés, des indépendants, des chefs d’entreprise, mais aussi des retraités qui souhaitent en discuter avec leurs petits-enfants. La BD traverse les milieux sociaux, les territoires et les âges.

C’est, de mon point de vue, un support formidable pour ouvrir des conversations essentielles.

Parmi les quatre grandes vagues de transformations que vous avez identifiées, laquelle vous semble aujourd’hui la plus sous-estimée par les dirigeants ?

L’intelligence artificielle, personne n’en minimise l’importance. Beaucoup d’entreprises ne savent pas encore comment l’intégrer concrètement à leurs métiers, mais elles ont bien conscience que la question est déterminante. Le travail d’exploration est en cours, même si très peu d’organisations ont déjà basculé vers des modèles profondément transformés par l’IA.

La transition écologique n’est pas non plus ignorée. Certaines entreprises en ont fait un axe stratégique clair, d’autres tardent encore à s’y engager, parfois en se racontant qu’elles auront toujours suffisamment de ressources. Toutefois, le sujet, lui, n’est plus sous-estimé. Je fais le même constat au sujet du rapport au travail, que ce soit la quête de sens, l’envie d’autonomie ou encore les nouvelles attentes managériales, également très visible. Les difficultés de recrutement, de fidélisation ou d’engagement obligent les entreprises à s’y confronter.

La démographie, en revanche, est souvent perçue comme un élément extérieur. Or c’est tout l’inverse : c’est probablement le facteur le plus prévisible que nous ayons. On sait déjà, à 20 ans près, ce qui va se passer et la tendance est claire : une chute de la natalité dans la quasi-totalité des pays développés. La France vient seulement d’être rattrapée par le phénomène : 1,6 enfant par femme aujourd’hui, quand certains pays européens sont déjà à 1,2. En conséquence, beaucoup moins de jeunes arrivent sur le marché du travail, tandis que nous vivons plus longtemps. Le déséquilibre démographique est massif et en 2030, près d’un tiers des Français aura plus de 60 ans.

Cela change tout : les jeunes deviennent plus rares, donc plus libres de choisir. Recruter, c’est déjà un peu séduire plutôt que sélectionner, et cette logique va s’amplifier. Plusieurs générations continueront à cohabiter au travail, avec des codes, des compétences, des habitudes profondément différentes.

Il va falloir développer un véritable art de l’intergénérationnel, mieux penser les parcours des seniors, dont beaucoup sont aussi aidants, et sortir d’une vision encore très centrée sur la tranche 28-45 ans. Ce modèle n’a plus aucun sens aujourd’hui.

Face à ces grandes vagues de transformation, quel rôle la formation va-t-elle jouer pour aider les organisations et les individus à s’adapter ?

Avec l’intelligence artificielle, la transition écologique et les évolutions démographiques, les compétences techniques deviennent périssables à une vitesse incroyable. L’OCDE le dit très clairement : il y a trente ans, les connaissances acquises dans l’enseignement supérieur professionnel restaient pertinentes environ trente ans. Aujourd’hui, c’est… deux ans. Un jeune qui sort diplômé voit déjà une partie de ce qu’il a appris devenir rapidement obsolète.

On a très longtemps fonctionné avec une représentation linéaire du parcours : on étudie, puis on travaille. Ce schéma reste très ancré, y compris chez les parents lorsqu’ils pensent à l’avenir de leurs enfants. Or, ce modèle ne fonctionne plus aujourd’hui. 

Le futur, c’est l’apprentissage en continu. Travailler et apprendre ne seront plus deux phases successives, mais un mouvement permanent. 65% des métiers que feront nos enfants n’existent pas encore. L’enjeu, c’est de comprendre la vitesse et la profondeur de cette transformation.

Les entreprises ne trouveront plus sur le marché les compétences dont elles auront besoin, parce que ces compétences se renouvellent en permanence. Elles vont devoir les créer elles-mêmes. Cela implique de concevoir des organisations apprenantes, d’inventer de nouvelles manières d’apprendre en situation de travail, d’intégrer le développement des compétences dans le quotidien.

Le monde de la formation va être profondément bouleversé. Et si j’ose dire, j’espère que celui de l’éducation le sera aussi.

Pourquoi, selon vous, l’égalité femmes-hommes reste-t-elle un enjeu si déterminant dans les transformations du monde du travail ?

Je me bats pour cette cause depuis des décennies et, en tant que ministre, j’ai pu instaurer, avec les partenaires sociaux et les parlementaires, une obligation légale sur l’égalité salariale et de carrière, ainsi que l’Index pour en mesurer les progrès. On avance, mais nous sommes encore loin du compte.

Il y a d’abord une question de justice élémentaire. Rien ne justifie qu’une jeune femme de 20 ans, diplômée de la même école que son frère, soit payée moins que lui. Rien ne justifie non plus qu’après un premier enfant, un décrochage de 5% apparaisse sur les salaires, et encore davantage après le deuxième. Ces écarts persistent aussi dans les trajectoires professionnelles. Ce n’est plus acceptable.

Mais il y a un autre point, souvent ignoré : selon le FMI et la Banque mondiale, si l’on atteignait réellement l’égalité professionnelle, cela représenterait 16% de croissance supplémentaire. Autrement dit, ne pas traiter ce sujet revient à renoncer à un immense potentiel économique. Si nous étions parfaitement rationnels, ce problème serait réglé depuis longtemps.

Ce qui bloque, ce sont avant tout les stéréotypes, les biais inconscients, les réflexes de pouvoir, alors même que les études montrent que les entreprises engagées dans l’égalité, du conseil d’administration jusqu’aux niveaux opérationnels, sont plus innovantes, plus résilientes et plus performantes.

L’égalité femmes-hommes n’est donc pas qu’un impératif de justice : c’est aussi un formidable moteur de croissance et de performance.

Dans la BD, l’héroïne principale, Soraya, représente la nouvelle génération qui arrive. Qu’est-ce que les jeunes savent déjà du futur du travail… que les adultes refusent encore de voir ?

C’est toujours délicat de généraliser, parce qu’à l’intérieur d’une génération, il y a une grande diversité de points de vue. Globalement, les jeunes savent déjà qu’ils auront plusieurs métiers au cours de leur vie et qu’ils travailleront pour différentes entreprises ou organisations. Ils savent déjà que le travail n’est plus un engagement de longue durée, ni pour eux, ni pour les organisations. Ils savent aussi que la technologie sera omniprésente, simplement parce qu’elle l’est déjà dans leur quotidien personnel.

En revanche, ce qu’ils n’ont pas encore eu l’occasion d’apprendre, c’est tout ce qui touche au management : gérer un projet, motiver une équipe, faire grandir les talents. C’est là que la transmission intergénérationnelle a encore toute sa place. D’ailleurs, sur les questions technologiques ou écologiques, personne n’a vraiment “d’avance” : tout évolue tellement vite que tout le monde apprend en marchant.

La légitimité managériale, demain, ne tiendra plus au fait de « savoir ». Elle reposera sur la capacité à guider, à donner du sens, à orchestrer des projets. Les jeunes attendent plus un coach, au sens sportif du terme, quelqu’un qui aide chacun à progresser pour que l’équipe performe, qu’un chef autoritaire.

Ce changement d’attente ne concerne d’ailleurs pas seulement les jeunes : le Covid a profondément rebattu les cartes. Pour beaucoup, le travail n’est plus nécessairement la priorité numéro un. Il compose désormais avec deux autres préoccupations majeures : la vie familiale et la vie sociale, des dimensions que les collaborateurs assument pleinement aujourd’hui.

Cela ne veut pas dire que les gens ne s’engagent plus dans leur travail, mais refusent de s’y sacrifier. Ce rapport rééquilibré entre vies professionnelle et personnelle est particulièrement visible chez les jeunes, même s’il touche désormais beaucoup plus largement la société. Au fond, cette génération nous rappelle que le futur du travail ne se subit pas : il se construit, pas à pas, avec une autre idée de l’équilibre et du sens.

Illustration : Shutterstock / CameraObscura82

À propos de l’auteur

  • Stéphane Varisellaz

    Content Manager RH chez Parlons RH

    Stéphane a développé son appétence pour la création de contenus au cours de plusieurs expériences variées, en start-up et en agence. Passionné par l’univers des ressources humaines, tout particulièrement par la marque employeur et le recrutement, il officie chez Parlons RH en qualité de Content Manager. À la suite de sa licence Économie-Gestion, il obtient un Master 2 en Communication et Management du sport à l’ESG Management School de Paris.