En France, environ 1 collaborateur sur 5 est aidant1. Un rôle qui pèse lourdement sur la vie professionnelle de millions de salariés, pourtant, largement invisibilisé au sein des entreprises. Fatigue, charge mentale, peur de l’avenir : leurs difficultés sont nombreuses et leurs sacrifices bien réels. À l’occasion de la Journée nationale des aidants, la rédaction de Parlons RH a recueilli le témoignage d’aidants, afin de donner la parole à celles et ceux que l’on entend encore trop peu sur le marché du travail et qui ont pourtant tellement de choses à dire et à apporter aux entreprises.
Aidants : un rôle souvent invisible et pourtant omniprésent
En 2025, la population française compte 20 % de salariés aidants. D’ici 2035, ce chiffre pourrait atteindre 25 % (soit 1 salarié sur 4), selon l’Observatoire solidaire. Derrière le terme « aidants », se cachent des réalités très diverses : accompagner un parent âgé, soutenir un conjoint malade, ou, comme dans le cas de Marie-Émilie Lapierre, customer care manager à son compte et en poste salarié à mi-temps, s’occuper d’un enfant en situation de handicap.
Lucile Mellier, formatrice consultante en pédagogie augmentée©, quant à elle, est aidante depuis l’âge de 8 ans. Aujourd’hui, encore, elle accompagne sa mère souffrant de problèmes de santé mentale, jour après jour. Pourtant, ce n’est qu’il y a deux ans, un peu par hasard, qu’elle découvre le terme d’aidance et réussit enfin à mettre des mots sur sa situation. « Je suis un peu tombée de ma chaise, j’étais très en colère, parce que j’ai passé toute ma vie à aider, sans savoir qu’il y avait des ressources et des aides pour les aidants », confie-t-elle.
Cette méconnaissance contribue à rendre l’aidance invisible dans le monde du travail. Une invisibilisation renforcée par des a priori persistants et un manque de pédagogie autour de ce que recouvre réellement la situation d’aidant. « Je pense qu’il y a encore beaucoup de préjugés. Beaucoup de gens ignorent même le mot, et ne savent pas ce qu’il implique vraiment », explique Marie-Émilie. Dans les faits, ce rôle touche principalement les femmes, qui représentent 62 % des salariés aidants dans l’hexagone, selon France Travail. Une charge souvent assumée dans le silence, entre fatigue, contraintes organisationnelles et crainte d’être stigmatisé.
Ce que les salariés aidants aimeraient que vous compreniez
Les chiffres dressent un constat : un salarié sur cinq est aidant. Mais ils ne disent rien de la fatigue, des renoncements ou des peurs qui accompagnent ce rôle au quotidien. Pour donner chair à cette réalité, nous avons choisi de donner la parole à ceux qui la vivent.
1. Après la journée de travail, une deuxième journée commence
Être aidant, c’est mener deux journées en une. La première se passe au travail, la seconde commence en rentrant chez soi : rendez-vous médicaux, accompagnement administratif, imprévus en tout genre. Un quotidien lourd, qui explique pourquoi parmi les 42 % de salariés ayant reçu un arrêt maladie en 2024, 51 % étaient aidants2.
Marie-Émilie en témoigne avec force : « On ne sait jamais la nuit qu’on va passer. Il m’arrive de gérer des crises à 3 heures du matin, puis de devoir assurer une journée de travail derrière. » Cette fatigue constante s’ajoute à des responsabilités qu’on imagine souvent réservées aux parents de jeunes enfants. « Mon fils a 10 ans, mais je dois encore l’accompagner pour des gestes d’hygiène, pour manger, pour s’habiller. C’est comme avoir un enfant de 3 ans… sauf que ça dure dans le temps ». Comme beaucoup d’aidants, elle jongle avec les imprévus – un chauffeur en retard, un accompagnant scolaire absent – qui bouleversent son équilibre déjà fragile entre vie personnelle et professionnelle et génèrent du stress, de la fatigue et une charge mentale supplémentaire.
À tout cela s’ajoute la « solitude du proche-aidant », et les autres impacts négatifs, sur lesquels alerte Lucile : « ce qu’il y a de pire, c’est le sentiment de solitude. Être aidant désociabilise. C’est un stress constant qui a des répercussions directes sur notre santé. Des études montrent que nous, proches aidants, avons des durées de vie plus faibles que les non-aidants, que nous sommes, par exemple, plus touchés par les maladies cardiovasculaires, aussi ».
2. Leur peur constante d’être jugés, discriminés ou traités différemment
Si les aidants parlent rarement de leur situation à leur employeur, c’est aussi par crainte d’être jugés. Jugés moins disponibles, moins investis, moins performants. Cette crainte commence dès la recherche d’emploi : « À chaque fois que je précisais que je ne pouvais pas travailler à temps plein ou que j’avais besoin d’aménagements, les recruteurs se fermaient », raconte Marie-Émilie. Le sentiment de fragilité demeure, même une fois en poste. Le moindre retard, la moindre absence imprévue peut être perçu comme une faute. « J’ai toujours peur qu’on me reproche d’arriver en retard à une réunion, ou de devoir m’absenter pour mon fils. Dans ma tête, ça tourne en boucle », avoue-t-elle.
Le jugement des autres, Lucile l’a vécu : « sur mon dernier poste salarié, le fait que je termine le travail à l’heure était perçu presque comme de la fainéantise. Parce que je ne faisais pas d’heures supplémentaires, on considérait que je ne travaillais pas suffisamment, que je n’étais pas assez engagée. Sauf que j’ai une deuxième vie qui commence après le travail. Et personne ne s’est jamais posé la question. ». Pendant de nombreuses années, Lucile a fait partie des 69 % de salariés3 qui taisent leur rôle d’aidant auprès de leur entreprise. Parce qu’elle-même n’en a pas toujours eu conscience, mais aussi parce que, comme beaucoup d’aidants, elle a longtemps eu peur qu’on la considère différemment, qu’on la traite avec pitié.
3. L’impression de devoir en faire plus, tout le temps
Être aidant, c’est aussi vivre avec la conviction qu’il faut en faire plus que les autres pour être reconnu à sa juste valeur. Marie-Émilie exprime ce sentiment avec une grande lucidité : « J’ai souvent l’impression qu’on ne me fait pas confiance, qu’on pense que je suis moins productive. Alors, je me mets la pression. Si je dois travailler tard le soir ou le week-end pour respecter une deadline, je le fais, même si personne ne me le demande. »
Cette surenchère a un coût : fatigue accrue, stress chronique, culpabilité au moindre faux pas. Mais elle traduit aussi une réalité que les entreprises ignorent parfois : loin d’être désinvestis, les salariés aidants développent souvent un haut niveau d’engagement, nourri par le besoin constant de prouver qu’ils sont “à la hauteur”.
4. Être aidant, c’est aussi développer des soft skills précieuses pour l’entreprise
On parle souvent des contraintes liées à l’aidance, mais trop rarement de ce qu’elle apporte. Pourtant, accompagner un proche au quotidien forge des qualités humaines et professionnelles précieuses. Gestion du stress, réactivité face aux imprévus, capacité à garder son sang-froid dans les moments de crise : les aidants développent des compétences humaines et relationnelles, parfois même sans s’en rendre compte, et qui sont de plus en plus prisées en entreprise.
Lucile Mellier le constate chaque jour : « Être aidant, ça apprend à gérer les situations de crise, à contrôler ses émotions et à improviser dans un écosystème qui ne veut pas toujours de nous. Les aidants que je côtoie et que j’observe, sont souvent des gens autodidactes, débrouillards, des entrepreneurs nés qui s’ignorent ».
5. Ce qu’ils attendent avant tout : de la confiance
Mais par-dessus tout, ce que les aidants souhaitent vraiment, c’est que les entreprises leur fassent confiance. « Le plus important pour moi, c’est de savoir qu’on me fait confiance, qu’on n’aura pas d’a-priori sur moi, à cause de ma situation » confie Marie-Émilie. La confiance permet de tenir le coup. Sans elle, impossible de concilier responsabilités professionnelles et contraintes personnelles. Beaucoup finissent par accepter des compromis lourds, uniquement pour préserver un peu d’équilibre.
« J’ai fait le choix d’être moins payée que ce que je mériterais, mais d’avoir la sérénité de pouvoir m’occuper de mon fils sans être constamment surveillée », raconte Marie-Émilie. Un sacrifice financier assumé, mais révélateur : ce que demandent avant tout les aidants, c’est que leur entreprise reconnaisse leur situation et croie en leur engagement.
De la parole aux actes : comment accompagner les aidants dans l’entreprise ?
Si 83 % des aidants aimeraient que leur entreprise les accompagne davantage4, combien sont ceux qui osent pousser la porte du service RH pour en parler ? Trop peu. Pour lever ce silence, les professionnels des RH et les managers ont un rôle décisif à jouer.
La première étape est simple : créer un climat de confiance. Un mot, un échange, un signe de considération peuvent suffire à briser l’isolement. « Ce serait rassurant qu’un DRH me dise clairement : on connaît votre situation, ça ne remet pas en cause votre place », avoue Marie-Émilie. Pour Lucile, cette relation de confiance doit s’installer dès les premiers pas d’un salarié dans l’organisation. « Dès l’onboarding, les collaborateurs devraient être sensibilisés à l’aidance. On devrait pouvoir se confier librement sur le sujet, exprimer notre contexte, nos besoins, en toute transparence. Le DRH devrait jouer un rôle d’ambassadeur, de guide pour orienter les aidants », souligne cette dernière.
Au-delà des paroles, il y a les actes. Les aménagements d’horaires, la possibilité de télétravailler ponctuellement, ou la souplesse face aux imprévus sont des leviers puissants pour alléger le quotidien. Pourquoi ne pas aller plus loin en nommant un référent aidants, au même titre que les référents handicaps déjà présents au sein de certaines entreprises. Leur rôle serait simple, mais indispensable : informer, orienter et accompagner les salariés concernés.
L’information est, effectivement, un levier d’action important, trop souvent négligé. « À mon niveau, je ne connais absolument pas mes droits en tant qu’aidante. Si quelqu’un pouvait m’expliquer ce qui existe, ce serait déjà énorme », confie Marie-Émilie. Communiquer clairement sur le congé proche aidant, les aides financières ou les aménagements possibles permettent de rassurer les salariés et donc, d’améliorer leur quotidien au travail.
Un autre enjeu reste trop peu abordé : la santé des aidants eux-mêmes. Comme le rappelle Lucile Mellier, « les aidants savent très bien s’occuper des autres, mais rarement d’eux-mêmes ». Fatigue, stress chronique, maladies cardiovasculaires : les risques sont réels, mais souvent invisibles. Les DRH peuvent agir, en proposant par exemple des bilans de santé réguliers ou en orientant vers des solutions de répit pour leur permettre de prendre soin d’eux.
Au-delà de la politique RH, un autre enjeu importe : celui de la reconnaissance. Aujourd’hui, il n’existe pas de statut pour les aidants, ce qui entretient leur invisibilité. Lucile Mellier propose une piste originale, développée avec la région du Gard : les Open Badges. Des badges numériques qui permettent aux aidants de s’auto reconnaître, de rendre visible leur rôle sur les réseaux professionnels et, ainsi, de libérer la parole. « J’ai mis sur LinkedIn le statut « Je suis proche aidant », et ça a permis à d’autres de se reconnaître », explique-t-elle. Une démarche individuelle, certes, mais qui permet de rendre l’aidance un peu plus visible.
Ne fermons plus les yeux : face au vieillissement de la population, de plus en plus de salariés seront aidants dans les années à venir. Derrière les chiffres, il y a des histoires comme celle de Marie-Émilie et de Lucile. Des vies doubles, faites de fatigue, de renoncements, mais aussi d’un engagement professionnel intact, parfois même décuplé. Ce que demandent les aidants n’a rien d’extraordinaire : un peu de confiance, de souplesse, d’information et d’accompagnement. Des leviers simples, mais qui peuvent transformer leur quotidien et, par ricochet, renforcer l’engagement de tous les collaborateurs de l’entreprise.
- Selon les chiffres tirés de l’étude OCIRP/VIAVOICE 2024 : « Salariés aidants : quelles réponses ? » ↩︎
- D’après le baromètre Malakoff Humanis, 2025 ↩︎
- Selon les chiffres de l’Observatoire solidaire ↩︎
- Selon les chiffres de l’Observatoire solidaire ↩︎
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