Un collègue qui agace, un manager qui recadre, une décision qui déplaît, une promotion qui s’évapore… A la question « faut-il y voir, à chaque fois, le symptôme d’une organisation toxique ? », je réponds « non », sans honte ni vergogne. À force de se préoccuper, à raison, de l’expérience collaborateur et de la santé mentale des équipes, une idée pour le moins saugrenue a fait son chemin : le travail ne devrait plus jamais, ô grand jamais, nous contrarier… au risque de nous faire confondre ce qui relève vraiment de la souffrance et ce qui appartient aux affres de la vie professionnelle.
Ça va ? T’es sûr ?
Jamais l’entreprise n’a autant pris le pouls de ses salariés. Baromètres, enquêtes d’engagement, questionnaires QVCT, dispositifs d’écoute, formations à la sécurité psychologique : tout, tout, tout… dites-nous tout sur votre état de forme à l’instant T, T+1 et T+10, sur une échelle de 1 à 10 (deux décimales sont fortement conseillées).
Grand bien nous fasse car pendant des décennies, nombre de salariés ont dû encaisser en silence des comportements délétères et supporter des organisations ou des méthodes de management parfaitement indéfendables. Que l’entreprise se préoccupe de ce que le travail fait aux individus constitue un progrès indéniable et considérable.
Ne sommes-nous toutefois pas allés trop loin ? A force de scruter le moindre inconfort, n’avons-nous pas fini par y voir systématiquement un problème ?
Un désaccord n’est pas une violence, une remarque négative n’est pas une humiliation, une charge de travail ponctuellement élevée ne caractérise pas, à elle seule, un burn-out… tout comme un collègue pénible n’est pas forcément toxique et une décision managériale frustrante n’est pas nécessairement une atteinte à la sécurité psychologique.
Parfois, le travail pique, gratte, irrite, tiraille, agace ou contrarie. Rien de nouveau sous le soleil.
La frustration a du bon
Rappelons cette évidence : le travail n’a jamais promis d’être confortable. Travailler, c’est aussi faire certaines choses dont on n’a pas envie, collaborer avec des gens qu’on n’aurait jamais invités à dîner, accepter de ne pas toujours avoir raison ou ne pas évoluer comme on l’aurait imaginé. C’est également être évalué, composer, échouer, recommencer, patienter, s’impatienter, s’adapter.
Autrement dit, travailler c’est éprouver de la frustration.
Or la frustration n’est pas l’antichambre de la souffrance. Elle est parfois même nécessaire. Il n’y a pas d’apprentissage sans erreur, de coopération sans désaccord, de responsabilité sans règles ni de collectif sans compromis.
À vouloir débarrasser le travail de toute aspérité, nous risquons de fragiliser ceux que l’on voulait préserver. Protéger ne signifie pas épargner toute contrariété, mais apprendre aussi à y faire face. Tout inconfort n’appelle donc pas une solution.
L’effort a bon dos
Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : réhabiliter la frustration ne revient évidemment pas à réhabiliter la souffrance. Il serait un peu facile de rebaptiser « inconfort » ce qui relève en réalité d’une organisation défaillante, et de renvoyer chacun à sa capacité d’adaptation.
Loin de moi l’idée, donc, de ressortir d’un placard poussiéreux la phrase star du mode éducatif de nos ancêtres pas si lointains : « il faut s’endurcir pour affronter la vraie vie », qui, par transposition dans le monde professionnel, pourrait donner : « il faut souffrir pour réussir ».
Harcèlement, épuisement, discrimination, violence, surcharge chronique, management destructeur : la souffrance au travail existe et ne doit jamais être tue, mais tous les maux ne méritent pas les mêmes mots. Et distinguer n’est pas minimiser : c’est nommer justement chaque situation plutôt que de pathologiser chaque contrariété.
La responsabilité de la fonction RH n’est pas de décider de ce que chacun devrait être capable de supporter, mais de veiller à ce que l’adaptation individuelle ne devienne jamais la réponse aux défaillances de l’organisation.
Créer un environnement de travail sain ne consiste pas à promettre un travail sans conflit, sans frustration, sans effort ni mauvais jours. Il ne s’agit pas non plus de faire de l’endurance à l’inconfort une nouvelle vertu cardinale, mais de lui accorder sa juste place sans jamais en faire l’excuse de l’inacceptable.



