Dans le médico-social, des postes restent vacants pendant que des candidats capables sont recalés pour une ligne manquante sur leur CV. Le réflexe du diplôme tient lieu de politique de recrutement. Il serait temps d’assumer ce que ce secteur sait déjà : le savoir-être ne s’apprend pas sur les bancs d’une école, et il vaut souvent mieux qu’un parchemin.
Commençons par le chiffre, puisqu’il est désormais public. Près d’un établissement sur deux a rencontré des difficultés de recrutement en 2024, selon le Baromètre Emploi-Formation 2025 de l’OPCO Santé. On y voit d’abord une pénurie de candidats. La réalité que je connais est plus gênante. Dans les métiers de l’accompagnement éducatif et social, des postes restent vacants non pas faute de candidats, mais parce que celui qui se présente n’a pas exactement le diplôme attendu. On préfère laisser la place vide plutôt que de parier sur la personne.
Le savoir-être, première compétence de l’accompagnement
Accompagner une personne âgée qui ne vous reconnaît plus, épauler un adulte en situation de handicap qui traverse un moment de détresse : rien de cela ne relève d’abord de la technique. Cela tient à de la patience et à une manière d’être en relation que nul référentiel ne sait mesurer. Le diplôme garantit des connaissances, et c’est précieux. Il ne garantit pas cette disposition-là, qui fait pourtant la différence entre un professionnel seulement présent et un professionnel qui compte vraiment pour les personnes accompagnées. Le souvenir qui me reste de mes recrutements n’est pas celui des CV les plus fournis. Je pense à une journaliste de télévision qui, passé la quarantaine, a voulu se réinventer dans un métier porteur de sens. Je l’ai recrutée comme éducatrice dans un hébergement d’urgence pour demandeurs d’asile. Elle n’avait pas le diplôme du poste, mais une vraie posture relationnelle et déjà une expérience de bénévole auprès de personnes sans papiers. Accompagnée et formée en chemin, elle a rattrapé son retard technique plus vite que bien des titulaires du diplôme.
Le réflexe du diplôme, un luxe que le secteur n’a plus
Soyons clairs, je ne plaide pas pour brader les qualifications. Un infirmier sans diplôme n’a pas le droit d’exercer, et il n’est pas question d’y toucher : les actes de soin réglementés relèvent d’une exigence non négociable. Mais regardons en face tout le reste, cet espace énorme où l’on exige un diplôme précis par habitude bien plus que par obligation légale. Qui tient cette porte fermée ? Souvent, c’est le financeur qui rechigne à payer un poste occupé par un professionnel non diplômé. Parfois, c’est le cahier des charges d’un appel à projets qui fige l’intitulé exact du diplôme attendu. Et c’est nous-mêmes, recruteurs, quand l’offre recopie machinalement l’intitulé de la formation et que le tri s’arrête à la ligne du certificat. Pendant ce temps, un candidat motivé qu’on aurait formé en quelques mois passe à la trappe. Le monde des RH a montré depuis longtemps qu’évaluer le savoir-être élargit le vivier et évite de recruter toujours le même profil.
Le plus ironique, c’est que notre secteur le fait déjà. Ce même baromètre de l’OPCO Santé montre que 35 % des établissements en difficulté embauchent désormais des professionnels sans le diplôme requis, quinze points de plus qu’en 2021. Nous le faisons dans l’urgence, en silence, un peu honteux. Il vaudrait mieux le faire ouvertement et le faire bien, en l’accompagnant de parcours de formation, de tutorat et de binômage avec des salariés chevronnés.
Cette bascule dépasse nos murs. Dans l’industrie et le commerce, les recruteurs affrontent la même tentation, celle de privilégier un intitulé de diplôme au détriment d’un aptitude réelle, alors que les compétences comportementales montent en première ligne, et que les savoir-faire techniques vieillissent plus vite qu’avant. Le médico-social garde pourtant une longueur d’avance sur ce terrain, sans toujours le savoir. Chez nous, la relation à l’autre n’est pas un supplément d’âme. C’est le travail lui-même.
Alors finissons-en avec l’idée qu’il suffit d’attendre. La formation progresse, l’alternance a plus que doublé en trois ans, et c’est une vraie bonne nouvelle. Mais elle ne comblera ni seule ni assez vite des besoins de cette ampleur. Pendant qu’on attend le bon diplômé, des femmes et des hommes capables de faire ce métier frappent à la porte et repartent, faute de la bonne attestation. Recrutons sur le savoir-être, et formons ensuite. C’est ainsi que le secteur tiendra ses équipes, et que les personnes accompagnées y gagneront.



